À Andramasina, au sud d'Antananarivo, le kilo de pommes de terre tombe à 150 ariary au champ, alors que le même kilo s'affiche jusqu'à 2 500 ariary sur certains étals de la capitale. Le constat, dressé fin octobre par L'Express de Madagascar, dit tout le désordre d'une filière agricole où la terre donne beaucoup et rend peu à celles et ceux qui la travaillent.
La récolte est abondante cette saison, mais l'abondance n'a jamais nourri celui qui récolte. Dans le district d'Andramasina, l'afflux simultané de marchandises sur les marchés fait s'effondrer les prix. À Ambohijanaka, le kilo est descendu à 150 ariary ; d'autres localités enregistrent des cours entre 150 et 300 ariary.
Des paysans contraints de vendre à perte
« Tous les producteurs de pommes de terre sont perdants dans la situation actuelle », déplore Hery Michel Ramanantsoa, agriculteur de la commune de Fitsinjovana, l'une des zones productrices du district, où les récoltes peuvent atteindre 12 tonnes par famille. Des dizaines de familles vivent de cette culture.
« Les pommes de terre doivent être vendues à bas prix, sinon elles pourrissent sur place. C'est aussi la période de préparation des plantations et de mise en eau des parcelles. Nous ne pouvons donc pas les laisser dans les champs : il faut les déterrer », explique-t-il.
Le calendrier agricole ne pardonne pas. Il faut déterrer, vendre, replanter, pendant que les collecteurs, eux, attendent leur heure. La concurrence s'ajoute à la contrainte : l'arrivée simultanée des pommes de terre de Faratsiho gonfle l'offre et brise le peu de pouvoir de négociation qui reste aux agriculteurs d'Andramasina.
« Nos pommes de terre sont grosses, mais lorsque nous négociions avec les collecteurs, leur prix ne dépasse pas 300 ariary le kilo, alors qu'il devrait se situer entre 800 et 900 ariary », poursuit Hery Michel Ramanantsoa.
Des chiffres qui racontent la spoliation
Les estimations locales sont sans appel. Produire 100 kilos coûte entre 85 000 et 105 000 ariary, semences, engrais, traitements et main-d'œuvre compris. Les semences pèsent à elles seules 45 000 à 60 000 ariary. À 150 ariary le kilo, la vente de 100 kilos rapporte 15 000 ariary : la perte s'élève à 70 000 ou 90 000 ariary, avant toute dépense supplémentaire.
Henitsoa Pascal Benjamin Razanadrakoto, adjoint au maire de Fitsinjovana, pointe deux plaies : les collecteurs qui profitent de l'abondance pour acheter très bas, et l'absence de moyens de conservation. Sans stock, le paysan ne peut pas attendre une remontée des cours. Il vend, même à perte, parce que la pomme de terre pourrit et que la terre attend la prochaine plantation.
Du champ aux étals : où va l'argent ?
Une étude du Fonds de développement agricole, publiée en 2023 sur les filières prioritaires malgaches, retrace le chemin du prix. Pour les pommes de terre de gros calibre : 260 ariary chez le producteur, 450 ariary chez le collecteur, 750 ariary à l'étape suivante. À Anosibe, le grossiste achète à 950 ariary et revend à 1 200 ariary ; le détaillant propose le kilo à 1 700 ariary. Les marges calculées atteignent 300 ariary pour le collecteur, 250 pour le grossiste, 500 pour le détaillant.
Les écarts récents sont plus vertigineux encore. Entre 300 ariary payés au producteur et 2 500 ariary en boutique à Antananarivo, la différence grimpe à 2 200 ariary le kilo ; elle atteint 2 350 ariary si le prix de départ est de 150 ariary. Ces chiffres ne sont pas des bénéfices nets : transport, manutention et pertes pèsent sur chaque maillon. Mais ils dessinent le même paysage : la valeur naît au champ et se ramasse en ville.
Les commerçants se défendent avec leurs réalités. « Nous achetons le kilo à 600 ariary et le revendons à 1 200 ariary. Au final, le bénéfice reste limité. Le transport et les autres frais réduisent considérablement ce qui nous reste », témoigne un vendeur de légumes, qui évalue le transport d'un sac à environ 3 000 ariary.
Les routes, elles, font le reste. « Nous transportons parfois cent sacs, parfois quatre-vingts, selon les marchandises disponibles. À Andramasina, certaines routes sont déjà aménagées, mais beaucoup restent en terre. Avec les pluies, elles se dégradent », explique Zaka Maminiaina, transporteur de produits agricoles. En saison des pluies, les pistes de latérite deviennent des bourbiers, et le coût logistique se répercute sur le consommateur urbain pendant que le paysan encaisse la baisse.
Transformer localement pour reprendre la main
La transformation offre une piste : en transformant la pomme de terre en chips, la récolte se conserve, se diversifie, se valorise. Dans le cadre du programme One District, One Factory, des unités de fabrication ont été installées à Andramasina, Ankazobe, Faratsiho, Betafo et à Toliara I. À Andramasina, une unité d'une capacité de 100 kilos de chips par heure a été annoncée en 2023 ; à Faratsiho, la production a été lancée en mai 2024.
Leur réussite dépendra de leur fonctionnement réel, des volumes achetés aux agriculteurs et des prix proposés. Une usine qui achète au prix du marché déprimé ne change rien pour le paysan.
L'enjeu est double et simple : que ceux qui plantent couvrent leurs coûts et vivent de leur travail, que ceux qui achètent paient un prix juste. Cela suppose des routes praticables, des capacités de stockage, des circuits de vente directe, une filière rééquilibrée où la valeur remonte vers la terre au lieu de s'accumuler dans les intermédiaires.
La terre malgache est généreuse. C'est l'organisation du marché qui ne l'est pas. À Andramasina, le paysan déterre ses tubercules, la ville les paie dix-sept fois plus cher, et entre les deux s'étend le long silence des routes de latérite. Briser ce silence, c'est rendre à nos campagnes ce qui leur appartient.
Questions fréquentes
Quel est le prix de la pomme de terre au producteur à Andramasina ?
Fin octobre, le kilo tombait à 150 ariary à Ambohijanaka, et entre 150 et 300 ariary dans d'autres localités du district, selon les relevés rapportés par L'Express de Madagascar, alors que les producteurs estiment le prix juste entre 800 et 900 ariary.
Combien coûte la production de 100 kilos de pommes de terre ?
Selon les estimations locales, entre 85 000 et 105 000 ariary, semences, engrais, traitements et main-d'œuvre compris, contre 15 000 ariary de recette à 150 ariary le kilo.
Quel est le prix de la pomme de terre à Antananarivo ?
Jusqu'à 2 500 ariary le kilo dans certains points de vente de la capitale, soit un écart de 2 200 à 2 350 ariary avec le prix payé au champ.
Quelles solutions existent pour valoriser les récoltes ?
La transformation en chips, via les unités du programme One District, One Factory installées notamment à Andramasina et Faratsiho, permettrait de stocker, diversifier les débouchés et créer de la valeur ajoutée locale.
