Le cancer ne frappe pas seulement les autres. C'est le message que porte le Dr Felana Ranaivo Rabetokotany, médecin biologiste et survivante d'un cancer du sein diagnostiqué en 2021, dans un entretien accordé à L'Express de Madagascar et publié le 24 octobre 2026. Son témoignage éclaire les failles d'un système de santé malgache où la maladie gagne du terrain pendant que les moyens manquent.
Derrière son parcours personnel se dessine une question qui concerne chaque famille de la Grande Île : qui peut encore se soigner quand les traitements coûtent une fortune, quand les machines tombent en panne et que les médecins partent ?
Un diagnostic découvert par hasard
Tout commence dans la rue, par un vol à la tire. Une douleur au bras conduit la jeune médecin vers un confrère. Pendant l'auscultation, celui-ci repère une masse juste au-dessus du sein. Une mammographie, une échographie bilatérale, puis une biopsie confirment le verdict : un cancer du sein.
« Je n'ai pas eu de difficultés particulières pour obtenir ce diagnostic. Mais au début, j'ai vraiment eu du mal à y croire », raconte-t-elle. L'acceptation ne viendra qu'après la chirurgie et l'analyse de la tumeur. Aujourd'hui suivie au service d'oncologie et soins palliatifs du Cenhosoa, elle reste sous hormonothérapie pour éviter les rechutes.
Des hôpitaux qui manquent de tout
Chaque CHU de Madagascar dispose normalement d'un service d'oncologie et de spécialistes. Sur le papier, la prise en charge existe. Dans les couloirs, la réalité est plus rugueuse. Les appareils d'imagerie souffrent d'un manque de maintenance, les laboratoires de biologie médicale fonctionnent au ralenti, et la province manque cruellement de personnel compétent.
« Dans ces structures spécialisées, tout ne fonctionne pas comme il faut. Beaucoup de choses manquent », dit-elle sans détour.
La cause profonde ? La fuite des cerveaux. Des médecins découragés par le manque de moyens, des infrastructures délabrées, un État absent. « Même avec beaucoup de volonté, on se décourage très vite », confie celle qui connaît l'hôpital des deux côtés du lit. Elle pointe aussi les attaques contre les soignants sur les réseaux sociaux, qui épuisent des équipes déjà à bout de forces.
Un coût qui condamne les plus pauvres
C'est ici que le témoignage devient accusation sociale. Le coût des soins est élevé, insoutenable pour beaucoup de ménages. Il n'y a pas que les traitements : les bilans systématiques ruinent les familles. « C'est une des raisons pour lesquelles les patients atteints de cancer abandonnent leur traitement », explique-t-elle.
Alors, dans les villages comme dans les villes, les charlatans prospèrent. Ils vendent des guérisons miraculeuses à bas prix aux personnes épuisées par la pauvreté. La désinformation circule librement, y compris l'idée fausse que la chimiothérapie tuerait ses patients plutôt que de les soigner. Chaque patient qui abandonne, chaque famille qui se tourne vers un guérisseur, c'est une vie que la misère a choisie à la place de la médecine.
Ce qui manque sur place : des examens, des aiguilles, de l'humain
Son cancer ayant été découvert tôt, elle a pu recevoir sur place chirurgie, chimiothérapie, radiothérapie et hormonothérapie. Mais son parcours révèle les trous de la prise en charge malgache. L'immunohistochimie, utile pour catégoriser le type de cancer, n'existe pas à Madagascar : les prélèvements partent à l'étranger. Les aiguilles de Huber pour les chambres implantables ont dû être commandées hors de l'île. Les pannes d'imagerie se sont répétées.
Le manque le plus douloureux fut ailleurs. « Je me suis sentie très seule pendant mon traitement », dit-elle. Personne pour répondre aux questions qui ne sont pas médicales : la nutrition, le mode de vie, les jours de déprime. Les personnels soignants font ce qu'ils peuvent, mais les bâtiments de chimiothérapie se dégradent, les toilettes des hôpitaux sont indignes, et dans les chambres, il faut tout apporter soi-même.
Ho Salama et E-nao Salama : la solidarité comme remède
De ce vide est née une réponse collective. L'association Ho Salama offre aux patientes et à leurs proches le soutien et les soins support dont ils ont besoin pendant le traitement. Après sa rémission, la Dr Ranaivo Rabetokotany a fondé E-nao Salama, qui propose des programmes d'accompagnement personnalisés.
« Personne ne devrait traverser le cancer seule », lance-t-elle. Une phrase qui résonne comme un appel à la solidarité malgache, cette force des fokonolona que l'on mobilise quand l'État défaillant laisse les communautés seules face au malheur.
Ce qu'elle demande aux autorités
Ses propositions sont simples et concrètes : améliorer les infrastructures hospitalières, équiper les services d'oncologie, réviser les coûts des traitements et des bilans, créer des soins support, renforcer la formation initiale et continue des professionnels de santé.
« On ne demande pas la perfection, on demande que ce qui existe fonctionne », plaide-t-elle. Réparer les appareils en panne, former le personnel déjà en poste, rendre les soins accessibles financièrement : autant d'actes de justice élémentaire avant de bâtir du neuf.
« Le cancer n'arrive pas qu'aux autres. C'est une maladie qui devient de plus en plus un fléau », avertit-elle. « Je trouve que la santé n'est pas encore une priorité pour les autorités. »
Chaque jour, des patients abandonnent leur traitement. Et chaque abandon, dit-elle, est évitable.
Questions fréquentes
Existe-t-il des services d'oncologie à Madagascar ?
Oui. Selon la Dr Ranaivo Rabetokotany, chaque CHU de Madagascar dispose normalement d'un service d'oncologie avec des spécialistes, mais ces structures manquent de matériel maintenu et de personnel, surtout en province.
Pourquoi des patients abandonnent-ils leur traitement contre le cancer ?
Elle cite deux causes principales : le coût élevé des traitements et des bilans systématiques, et l'attrait exercé par des charlatans promettant des guérisons miraculeuses à moindre prix, nourri par la désinformation.
Qu'est-ce que l'association Ho Salama ?
Créée par la Dr Ranaivo Rabetokotany, Ho Salama offre aux patientes et à leurs proches un soutien et des soins support pendant le traitement. Elle a ensuite fondé E-nao Salama, qui propose des programmes d'accompagnement personnalisés après sa rémission.
