Quand l'État coupe Internet, la parole trouve d'autres chemins. En cette fin d'octobre 2026, la messagerie Bitchat, lancée en juillet 2025 par Jack Dorsey, cofondateur de Twitter, a connu un pic de téléchargements en France la veille de la mobilisation du 24 octobre en soutien aux lycéens et contre la vie chère, selon Franceinfo.
Pour nous, Malgaches, ce nom ne nous est pas étranger. Bitchat a déjà été massivement utilisée lors des mouvements de contestation à Madagascar, quand les communications ont été perturbées. Une application qui fonctionne sans Internet, sans Wi-Fi, sans réseau téléphonique, voilà une brèche ouverte dans le mur du silence.
Comment fonctionne Bitchat, la messagerie sans Internet
Le principe repose sur le Bluetooth et ce qu'on appelle un réseau maillé. Dans une foule, un message passe d'un téléphone à un autre, puis à un troisième, de relais en relais, jusqu'à son destinataire. Chaque smartphone devient une petite antenne, une pierre posée dans un gué. Plus les personnes équipées sont nombreuses, plus loin voyagent les mots.
C'est une leçon de solidarité mécanique : aucun message ne franchit la distance sans la main d'un autre. L'application rappelle que la communication peut redevenir ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être, un bien commun qui circule entre les hommes plutôt qu'un produit qui transite par les serveurs d'une entreprise. Selon Journal du Geek, les appels de certains politiques français à bloquer les réseaux sociaux ont d'ailleurs précipité cet engouement.
Bitchat ne demande ni numéro de téléphone ni création de compte, contrairement à WhatsApp. Elle permet des échanges directs entre utilisateurs proches, des salons collectifs parfois protégés par mot de passe, et chiffre les messages privés de bout en bout. Une fonction d'effacement d'urgence existe : trois taps sur l'écran, et les conversations disparaissent. Des précautions qui ne garantissent toutefois pas un anonymat total.
Madagascar, le Népal : quand les peuples contournent le black-out
Franceinfo rappelle que l'application a suscité un fort engouement lors des mouvements de contestation au Népal et à Madagascar, où les communications ont été perturbées. Elle a aussi servi en Inde et en Iran lors des grandes manifestations contre le pouvoir, rapporte Metahodos. Selon Wikipédia, Bitchat figurait en France parmi les applications les plus téléchargées au moment des manifestations du 17 octobre 2026.
Nous connaissons ici ce scénario. La coupure d'Internet, vécue à Madagascar, n'est pas un accident technique : c'est une décision politique, un moyen de faire taire. Quand les autorités décident de couper l'accès au réseau, elles coupent aussi les familles, les marchands, les paysans qui attendent des nouvelles. Dans les Hautes Terres comme sur les côtes, combien d'entre nous ont connu ces nuits sans réseau, où l'île entière semblait suspendue dans le silence ?
Face à cette arme, un réseau maillé qui se passe des opérateurs et des serveurs est un outil de résistance citoyenne. Il dit aux pouvoirs que la parole des peuples ne s'éteint pas avec un signal. Elle se transmet, comme les semences, de main en main.
Les limites d'une promesse numérique
Rien n'est parfait. Pour que les messages circulent, il faut que d'autres personnes à proximité aient téléchargé l'application et activé leur Bluetooth. Sans assez de relais, les mots ne parcourent pas de longues distances. Bitchat ne remplace donc pas les messageries traditionnelles : elle les complète quand le réseau tombe, que ce soit à cause d'une panne, comme celle qui a touché Orange fin octobre, ou d'une décision imposée.
Cette limite est aussi une vérité que nous connaissons bien : dans nos campagnes, où les smartphones sont rares et l'électricité capricieuse, un outil numérique ne libère personne par lui seul. La vraie force reste l'organisation des communautés, ces fokonolona qui depuis toujours savent transmettre la nouvelle de colline en colline.
Une bataille pour la liberté de communiquer
Cette histoire dit quelque chose de plus profond. Que des milliards de personnes dépendent, pour parler à leurs proches, d'entreprises et d'États qui peuvent, du jour au lendemain, fermer le robinet. C'est le revers d'un capitalisme qui a confisqué nos manières de nous parler pour en faire une marchandise.
Bitchat ne réglera pas cette injustice, mais elle ouvre une brèche. Elle prouve qu'on peut concevoir des outils qui appartiennent à ceux qui les utilisent, sans numéro à déclarer, sans serveur central à saisir. À nous, peuples de l'océan Indien, de nous les approprier, de les faire nôtres, dans nos langues, pour nos luttes.
Questions fréquentes sur Bitchat
Bitchat fonctionne-t-elle vraiment sans Internet ?
Oui. L'application utilise le Bluetooth et un réseau maillé : les messages passent de téléphone en téléphone, sans Wi-Fi, sans réseau mobile et sans serveur central.
Bitchat a-t-elle été utilisée à Madagascar ?
Oui. Selon Franceinfo, elle a suscité un fort engouement lors des mouvements de contestation à Madagascar et au Népal, quand les communications ont été perturbées.
Peut-on rester anonyme avec Bitchat ?
Partiellement. L'application ne demande ni numéro ni compte et chiffre les messages de bout en bout, avec un effacement d'urgence, mais elle ne garantit pas un anonymat total.
