Le chargé d'affaires des États-Unis à Madagascar, Thomas Bevan, en poste depuis quelques semaines, a détaillé dans un entretien accordé à L'Express de Madagascar les priorités américaines pour la Grande Île : le commerce, l'investissement, la santé, la sécurité maritime et, surtout, les minerais critiques.
Sous les mots feutrés de la diplomatie, c'est une évidence qui s'impose : la terre malgache, avec ses gisements de nickel, de cobalt et de terres rares, suscite des appétits. Et les peuples qui vivent sur cette terre, eux, attendent autre chose que des promesses.
Une main tendue, un agenda assumé
Bevan insiste sur une amitié vieille de 160 ans, scellée par un premier traité de paix, d'amitié et de commerce en 1867, après l'arrivée du premier agent commercial américain en 1866. Il cite la « prospérité mutuelle » comme fil conducteur de la relation bilatérale.
« Ma priorité est de renforcer le partenariat entre les États-Unis et Madagascar, notamment dans les domaines du commerce et de l'investissement, de la santé et de la sécurité maritime », a-t-il déclaré.
Le diplomate dit vouloir écouter « les citoyens malgaches ordinaires, les étudiants et les entrepreneurs », en plus des gouvernements et des chefs d'entreprise. Vœu louable. Mais la feuille de route est claire, et elle porte la signature de Washington : la politique commerciale « America First » du président Donald Trump, qui « donne la priorité à l'économie américaine, aux travailleurs américains et à notre sécurité nationale ». La prospérité, dans ce vocabulaire, a un ordre des priorités, et Madagascar n'y figure pas en premier.
Vara Mada : le projet qui inquiète
C'est le cœur brûlant de l'entretien. Le projet Vara Mada, évoqué après la visite d'émissaires de Trump en juin, reste dans la brume diplomatique. Bevan ne lève aucun blocage ; il répète la litanie des bénéfices attendus : « des milliers d'emplois pour les communautés locales », « des millions de recettes fiscales », des infrastructures.
On connaît la chanson. Le nickel d'Ambatovy n'a pas enrichi les paysans de la région d'Atsinanana ; la bauxite et l'ilménite ont laissé des cicatrices visibles depuis le ciel. Le discours extractiviste promet toujours l'or des emplois et des routes, et laisse souvent la poussière rouge, les rivières souillées et des communautés dépossédées de leurs tanindrazana, la terre des ancêtres.
Interrogé sur l'impact qu'un blocage persistant pourrait avoir sur le statut de Madagascar au sein de l'AGOA, le chargé d'affaires a répondu sans détour : l'une des conditions d'éligibilité est que les pays « éliminent les barrières commerciales et d'investissement à l'égard des États-Unis ». Le message est lisible entre les lignes : la Grande Île est attendue au tournant.
AGOA : une bouffée d'oxygène jusqu'en 2028
Le 2 septembre, le président Trump a signé une prolongation de deux ans de la loi sur la croissance et les opportunités en Afrique. Les pays bénéficiaires, dont Madagascar, espèrent une extension de dix ans supplémentaires. Bevan ne se prononce pas : la ratification relève du Congrès.
Pour des dizaines de milliers d'ouvrières et d'ouvriers du textile, l'AGOA n'est pas un sigle de plus dans les communautiqués ; c'est un salaire, une école pour les enfants, un toit. Ce sont ces vies concrètes qui dépendent des négociations lointaines, et elles méritent mieux que d'être un argument de pression dans le dossier minier.
Les critères exigés des pays bénéficiaires sont, en soi, légitimes : économie de marché, État de droit, pluralisme politique, lutte contre la corruption, réduction de la pauvreté, respect des droits de l'homme. Que ces exigences servent aussi de levier pour ouvrir l'accès aux minerais, voilà ce qui doit alerter.
Sécurité : une coopération aux résultats concrets
Sur le front de la criminalité transnationale, la coopération a produit des résultats tangibles cette année. Une équipe du FBI, dans le cadre de la « Scam Center Strike Force » du ministère américain de la Justice, a travaillé avec la Police nationale malgache et les enquêteurs du ministère de la Justice malgache pour démanteler des centres d'appels frauduleux.
L'enquête conjointe a permis d'identifier les responsables de ces structures, d'interroger des travailleurs victimes de traite et de mener des analyses médico-légales sur les téléphones et ordinateurs saisis. Trois perquisitions ont été menées avec l'appui de conseillers du FBI. Ici, la coopération protège des êtres humains, des deux côtés de l'Atlantique, et c'est précisément ce que doit être une amitié : la protection du faible contre le prédateur, où qu'il se trouve.
Un festival, une vitrine
Le « Freedom Festival », organisé à l'hôtel de ville d'Analakely dans le cadre de l'initiative « Freedom 250 », a accueilli des milliers de visiteurs pendant deux jours. Bevan s'en dit inspiré. Des étapes sont prévues à Taolagnaro, à Mahajanga et aux Comores dans les prochains mois.
Interrogé sur l'image des États-Unis comme terre de liberté à l'heure de la politique trumpienne, Bevan a renvoyé à une déclaration du secrétaire Marco Rubio : « la liberté d'expression figure parmi les droits les plus chers dont nous jouissons en tant qu'Américains et c'est ce qui a fait de nous un symbole de liberté à travers le monde ».
Ce que Madagascar doit garder en tête
Les États-Unis sont un partenaire ancien et, sur bien des terrains, sincère. La santé publique, la sécurité maritime, la lutte contre la traite : ces coopérations sauvent des vies. Mais sur les minerais, la vigilance s'impose.
La Grande Île n'est pas un garde-manger de l'industrie mondiale. Ses gisements appartiennent d'abord à celles et ceux qui labourent, pêchent et prient sur cette terre depuis des générations. Négocier, oui ; se soumettre, jamais. Les recettes minières doivent financer des écoles et des hôpitaux, pas seulement des dividendes outre-Atlantique.
Le 160e anniversaire du partenariat se prépare. Qu'il soit l'occasion d'une relation d'égaux, où la parole des communautés rurales, des jeunes et de la société civile pèse autant que celle des investisseurs. C'est à cette condition que l'amitié aura un sens, du côté malgache de l'océan.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que l'AGOA et jusqu'à quand Madagascar en bénéficie-t-il ?
L'AGOA est la loi américaine sur la croissance et les opportunités en Afrique, qui donne un accès préférentiel au marché américain. Le président Trump a signé le 2 septembre une prolongation de deux ans, soit jusqu'en 2028.
Qu'est-ce que le projet Vara Mada ?
C'est un dossier minier sensible dans les relations économiques entre les États-Unis et Madagascar, évoqué après la visite d'émissaires de Trump en juin. L'ambassade américaine n'a annoncé aucune évolution dans l'entretien.
Quels sont les critères d'éligibilité à l'AGOA ?
Selon Thomas Bevan, les pays doivent avoir une économie de marché, l'État de droit, le pluralisme politique, éliminer les barrières commerciales envers les États-Unis, réduire la pauvreté, lutter contre la corruption et protéger les droits de l'homme.
