Mercredi 21 octobre 2026, près de 160 personnalités du monde de la culture, dont la prix Nobel de littérature Annie Ernaux, ont signé une lettre ouverte de soutien à l'écrivaine irlandaise Sally Rooney, dont les livres ne sont plus distribués au Royaume-Uni en raison de son soutien au groupe propalestinien Palestine Action. « Sally Rooney est une écrivaine, pas une terroriste », proclame ce texte publié sur le site de la revue britannique The New Statesman.
L'affaire, révélée notamment par Ouest France, dépasse largement les frontières de l'Irlande et de la Grande-Bretagne. Elle parle de quelque chose que nous connaissons bien, ici, à Madagascar et partout où la voix des peuples se heurte aux murs du pouvoir : la censure, sournoise, qui commence toujours par un livre avant d'atteindre les corps.
Une plume générationnelle réduite au silence
Sally Rooney, 35 ans, originaire de Castlebar, est devenue en quelques années l'une des voix les plus luantes de sa génération. Normal People, best-seller planétaire adapté en série en 2020, a déclenché Outre-Manche un engouement que l'on n'avait plus observé depuis la folie Harry Potter. À la sortie de ses romans suivants, les libraires ouvraient plus tôt, organisaient des événements, accueillaient des files de lecteurs affamés de ses mots.
La critique l'a saluée pour sa capacité à décrire honnêtement les Millenials : polyamour, féminisme, jeunesse, entrée dans la vie active. En 2022, Conversations entre amis a lui aussi été adapté à la télévision. Cette femme écrivait le monde tel qu'il vit, tel qu'il aime, tel qu'il résiste. Aujourd'hui, c'est elle qu'on veut réduire au silence.
Pourquoi ses livres ont-ils été retirés de la vente ?
Tout commence en juillet 2025. Le gouvernement travailliste britannique interdit Palestine Action et inscrit le groupe sur la liste des organisations classées « terroristes », après des actes de vandalisme perpétrés sur une base de l'armée de l'air. Un mois plus tard, en août 2025, Sally Rooney annonce dans une tribune publiée dans The Irish Times qu'elle reversera certains de ses droits d'auteur, dont ceux des adaptations de ses romans, à l'organisation propalestinienne, comme le rappelle Télérama.
C'est cette décision, prise en pleine conscience, qui a déclenché la tempête. Le 14 octobre 2026, sa maison d'édition, Faber, a annoncé ne plus pouvoir vendre les livres de l'écrivaine au Royaume-Uni. « La législation britannique actuelle a créé une situation dans laquelle Faber ne peut pas reverser à Sally Rooney les revenus générés par son travail au Royaume-Uni [...]. Par conséquent, et en plein accord avec Sally, nous avons décidé de ne plus distribuer ses ouvrages au Royaume-Uni, quel que soit le format », a expliqué l'éditeur dans un communiqué, cité par Franceinfo.
De son côté, Sally Rooney a livré sa version dans une déclaration transmise par son agent à l'Agence France-Presse.
« Le mois suivant [l'interdiction de Palestine Action], j'ai publié une tribune exprimant mon intention de continuer à soutenir Palestine Action [...] Par conséquent, l'exécution des contrats de publication de mes œuvres au Royaume-Uni pourrait désormais constituer une infraction pénale grave. »
Voilà où nous en sommes : écrire, publier, recevoir le fruit de son travail, tout cela serait désormais un crime. La loi antiterroriste, taillée pour protéger, sert à étouffer une romancière.
Une vague de solidarité qui traverse les frontières
L'interdiction a nourri un débat brûlant sur la liberté d'expression. La presse de droite britannique a qualifié Rooney de « plaisantin et malveillant », d'« ingrate qui se donne des airs », comme le rapporte la BBC. Mais à Belfast, selon The Irish Times, l'annonce a provoqué une explosion des ventes dans certaines librairies. Le peuple répond à la censure en lisant, et c'est une belle leçon.
Mercredi, la lettre ouverte signée par près de 160 artistes et écrivains a mis le feu. « Ses livres doivent rester accessibles au public. Leur retrait de la vente, au nom d'une législation antiterroriste mal conçue et draconienne, constitue un affront aux principes fondamentaux de la liberté d'expression », écrivent les signataires. « Nous rejetons catégoriquement toute forme de censure, qu'elle soit directe ou indirecte, et exhortons le gouvernement à changer de cap. »
Parmi eux : la poétesse canadienne Anne Carson, dernière lauréate du prix Nobel, la Française Annie Ernaux, le Britannique Julian Barnes, l'Indienne Arundhati Roy, l'Irlandais Colm Tóibín. Le cinéma est aussi présent : Paul Mescal et Daisy Edgar-Jones, révélés par l'adaptation de Normal People, l'actrice Tilda Swinton, le réalisateur Jonathan Glazer (La Zone d'intérêt). Une forêt de voix qui refuse de se taire.
À noter que selon RFI, les livres de Sally Rooney, comme les best-sellers Normal People et Intermezzo, resteront commercialisés au Royaume-Uni jusqu'à l'épuisement des stocks actuels, les fournisseurs signalant un pic de commandes après l'annonce.
Ce que cette affaire nous dit, depuis Madagascar
Nous sommes une île qui sait ce que signifie la patience, la résistance, la parole transmise de bouche en oreille quand les puissants veulent la confisquer. Nos ancêtres disaient que la terre ne ment pas ; les livres, eux non plus, ne mentent pas. Quand une législation fait disparaître des romans d'amour et de jeunesse d'un pays entier, ce n'est pas un romancière qu'on punit, c'est un peuple qu'on prive de lire.
Cette affaire nous rappelle que la solidarité n'a pas de frontières, que les luttes des peuples se répondent les unes les autres, comme les vagues sur nos rivages. Les signataires de la lettre l'ont compris : c'est ensemble, unis par la parole et non divisés par la peur, qu'on défend la liberté. Le gouvernement britannique est sommé de modifier cette législation. La suite, maintenant, s'écrit dans les rues, les librairies et les consciences.
Questions fréquentes
Pourquoi Sally Rooney ne peut-elle plus vendre ses livres au Royaume-Uni ?
Parce qu'elle a annoncé reverser certains de ses droits d'auteur à Palestine Action, groupe classé « terroriste » par le Royaume-Uni depuis juillet 2025, ce qui rendrait l'exécution de ses contrats de publication britanniques passible d'une infraction pénale.
Qui a signé la lettre de soutien à Sally Rooney ?
Près de 160 personnalités du monde de la culture, dont Annie Ernaux, Anne Carson, Julian Barnes, Arundhati Roy, Colm Tóibín, Tilda Swinton et Paul Mescal, ont signé la lettre publiée le 21 octobre 2026 sur le site de The New Statesman.
Les livres de Sally Rooney restent-ils disponibles au Royaume-Uni ?
Oui, jusqu'à l'épuisement des stocks actuels, selon RFI, alors que les librairies de Belfast signalent un pic de commandes depuis l'annonce du retrait.
