Peau de l'île, vigilance partagée : kinés et infirmiers face au mélanome
À Madagascar comme ailleurs, la terre nourrit et la peau protège. Mais quand le soleil brûle et que les spécialistes manquent, qui veillera sur nos corps ? Face à la pénurie de dermatologues, une idée germe : confier aux kinésithérapeutes et aux infirmiers le soin de repérer les lésions suspectes. Une piste qui fait débat, entre espoir et prudence.
Un grain de beauté qui change. Une tache qui apparaît dans un pli de peau. Une petite plaie qui ne cicatrise pas. Ces signes, souvent discrets, peuvent passer inaperçus. Faute de dermatologues disponibles, certains professionnels de santé sont désormais formés pour les repérer. Mais cette mission, aussi noble soit-elle, soulève une question essentielle : un kiné ou un infirmier peut-il vraiment remplacer l'œil du spécialiste ?
Le rôle du kiné ou de l'infirmier : repérer, pas diagnostiquer
L'Institut national du cancer reconnaît déjà le rôle de plusieurs professionnels de santé, dont les infirmiers et les masseurs-kinésithérapeutes, dans la détection précoce des cancers cutanés. Mais leur rôle n'est pas de poser un diagnostic. En Occitanie, par exemple, l'URPS MK a formé un kiné par département, soit 13 au total, et 100 d'ici la fin de l'année. Ces professionnels examinent la peau du patient, puis transmettent les images, via une plateforme sécurisée, à un médecin généraliste formé ou à un dermatologue.
Le problème ? Repérer une anomalie ne permet pas d'en connaître la dangerosité. Une lésion suspecte peut être bénigne. À l'inverse, un cancer cutané n'est pas toujours spectaculaire à l'œil nu. C'est toute la limite de l'exercice.
« Les cancers de la peau sont très difficiles à diagnostiquer. Même après sept ans de médecine, trois ou quatre années de spécialisation et plusieurs années d'expérience en dermatologie, il me paraît inadapté de donner cette lourde responsabilité aux kinés et aux infirmières. En revanche, ils ont l'avantage, pendant leurs soins, de déshabiller les patients et de pouvoir leur signaler une lésion qui leur paraît suspecte, ce qui permettra une orientation vers le spécialiste », explique le Dr Any Cohen Letessier, dermatologue-vénérologue.
Philippe Fournier, Directeur de la Société française de dermatologie, partage cet avis : « Sur ce que nous en savons à ce stade, c'est une fausse bonne idée. Il faudrait que tous les professionnels paramédicaux susceptibles de repérer des lésions soient correctement formés. Or, actuellement, seuls les dermatologues savent faire ».
Un dermatoscope ne suffit pas
Pour mieux observer ces lésions, certains professionnels sont formés à la dermoscopie. Cet examen permet de grossir la lésion et d'observer des détails invisibles à l'œil nu. Mais l'outil ne fait pas l'expert.
« Mettre un dermatoscope entre les mains d'un infirmier ou d'un kiné ne suffit pas pour détecter une lésion suspecte. En outre, ce n'est pas cette mesure qui permettra de résoudre la pénurie de dermatologues. Car, dès lors qu'une lésion est suspecte, le patient doit de toute façon être adressé à un dermatologue », souligne Philippe Fournier.
Le message est clair : un dermatoscope peut être un outil d'aide au repérage, mais il ne remplace ni la formation ni l'expertise d'un dermatologue. Et pour le patient, cette distinction est essentielle. Lorsqu'une lésion semble suspecte, le spécialiste doit pouvoir l'examiner, mais aussi rechercher d'autres anomalies sur le reste du corps. En cas de suspicion de mélanome, le diagnostic définitif repose ensuite sur l'analyse au laboratoire de la lésion retirée.
Un maillon supplémentaire face au manque de dermatologues
Alors, faut-il pour autant écarter cette piste ? Pas nécessairement. Les kinés et les infirmiers sont régulièrement au contact des patients. Une séance ou un soin peut donc être l'occasion de remarquer une anomalie. Pour certains patients, ce check-up supplémentaire peut faire la différence, car pour les cancers de la peau, et notamment le mélanome, une détection précoce améliore considérablement les chances de guérison. Durant la phase d'expérimentation en Occitanie, les 35 actes réalisés par des kinésithérapeutes ont conduit à l'identification de 6 cancers : quatre carcinomes et deux mélanomes.
L'Institut national du cancer rappelle d'ailleurs qu'en l'absence de dépistage organisé, la détection repose notamment sur la vigilance des patients et des professionnels de santé.
Mais encore faut-il que le parcours fonctionne derrière. Une lésion repérée par un infirmier ou un kiné doit pouvoir être évaluée rapidement par un médecin ou dermatologue. Sans cela, ce « repérage » risque de n'être qu'une étape supplémentaire dans un parcours déjà sous tension.
Pour le patient, le bon réflexe reste donc de ne pas attendre qu'un professionnel remarque une anomalie. Une lésion qui change, une plaie qui ne cicatrise pas ou un grain de beauté qui paraît différent des autres doivent pousser à demander un avis médical.
À terme, les professionnels de proximité pourraient donc devenir un véritable relais dans la détection des cancers de la peau. Mais leur rôle devra rester clairement défini : voir, alerter et orienter. Pas diagnostiquer.
FAQ : Ce qu'il faut retenir sur la détection des cancers de la peau
Un kiné ou un infirmier peut-il diagnostiquer un mélanome ?
Non. Leur rôle est de repérer une lésion suspecte et d'orienter le patient vers un spécialiste. Le diagnostic définitif ne peut être posé que par un dermatologue, après examen et analyse en laboratoire.
Pourquoi la détection précoce est-elle si importante ?
Pour les cancers de la peau, notamment le mélanome, une détection précoce améliore considérablement les chances de guérison. C'est pourquoi la vigilance des patients et des professionnels de santé est essentielle.
Que faire si je remarque une lésion suspecte ?
Ne pas attendre. Consultez rapidement un médecin ou un dermatologue. Une lésion qui change, une plaie qui ne cicatrise pas ou un grain de beauté qui paraît différent doivent vous pousser à demander un avis médical.