Uelese : du deuil des Rebels à la demi-finale Top 14
Avant la demi-finale de Top 14 face au Stade français, Jordan Uelese, talonneur de Montpellier, dispute ses premières phases finales en club après dix ans de carrière. De la destruction des Melbourne Rebels à sa renaissance dans l'Hérault, l'ex-Wallaby porte en lui l'enseignement de Mario Ledesma sur la mêlée et une conviction profonde : la fraternité fait la force.
Que représente cette demi-finale de Top 14 pour Jordan Uelese ?
Dix ans. Dix ans sans phases finales en club. Une décennie à attendre ce moment, comme une terre assoiffée attend la première pluie. Quand Jordan Uelese évoque cette demi-finale face au Stade français, l'excitation perce sous la voix du talonneur montpelliérain. « C'est un moment très excitant. Je n'ai jamais joué de phase finale en club dans toute ma carrière. Cela fait dix ans maintenant, donc ça commençait à faire long ! »
Il se souvient. Montpellier venait de remporter de justesse son barrage à Grenoble, et lui regardait ce match depuis l'Australie, le cœur battant, les nerfs à vif. « Oui, assez nerveux je dois vous avouer... Mais tout s'est bien fini. » Le chemin parcouru depuis est impressionnant, et Uelese en est l'un des artisans silencieux.
Pourquoi n'avait-il jamais disputé de phases finales en club ?
En sélection, il a connu le feu d'un quart de finale de Coupe du monde contre l'Angleterre en 2019, mais la défaite fut amère, 40 à 16. « On s'est fait éclater donc je n'en garde pas un bon souvenir ! » dit-il en riant. Mais en club, c'est un désert. Pas par fatalisme, plutôt par lucidité. « En Australie, ce n'était pas forcément un objectif réaliste. Nous n'étions tout simplement pas assez bons par rapport aux autres équipes, et je ne parle même pas du fossé qui nous séparait avec les équipes néo-zélandaises... Vous avez vu les affiches des demi-finales de cette année ? Que des équipes néo-zélandaises... »
Et puis, il y a cette blessure plus profonde, cette plaie encore ouverte : la mort des Melbourne Rebels.
Comment un club peut-il être rayé de la carte ?
Il y a des destructions qu'on ne voit pas venir, des effondrements qui ressemblent à ceux de nos forêts millénaires, dévorées par des logiques aveugles où l'humain n'est plus rien face aux bilans. Les Melbourne Rebels, c'était le club de l'enfance de Jordan Uelese, le rêve d'un gamin de Melbourne qui voulait que sa ville ait son équipe. « Je suis originaire de Melbourne, donc les Rebels, c'était le club dont je rêvais quand j'étais enfant. Je rêvais que l'on crée une équipe pour ma ville, et cela s'est réalisé. »
Et puis le club a coulé. « Quand le club a coulé, beaucoup de joueurs avaient des familles et ne savaient pas comment ils allaient s'en sortir pour nourrir leurs familles ou payer les factures. Nous avons appris la nouvelle très tardivement, ce qui a compliqué la recherche d'un nouveau club. » Des vies broyées par des décisions prises loin de celles et ceux qui paient le prix. Uelese, lui, avait déjà des discussions avec Montpellier. « Heureusement pour moi, j'étais déjà en discussion avec Montpellier. Malgré tout, cela a été une période assez traumatisante pour nous tous. »
Qu'est-ce que le Top 14 a changé pour Jordan Uelese ?
Le Top 14, Uelese le dit sans détour, c'est le championnat le plus difficile du monde. Un lieu où chaque match est une finale, où les stades vibrent d'une ferveur que l'Australie ne connaît pas pour le rugby à XV. « En Australie, j'avais trop de confort. J'étais quasiment sûr de jouer tous les week-ends, donc quasiment sûr de briguer un nouveau contrat. Ici, chaque semaine est un défi et la concurrence fait que tu dois constamment rester en alerte sur tes performances. »
Il avait prévu de prendre quelques kilos avant de venir, de s'étoffer pour le combat. Mais l'enchaînement des matchs a eu raison de ce projet. En Australie, douze matchs par saison au maximum. Ici, chaque semaine est une guerre, et le corps s'adapte ou cède. « Chaque rencontre est folle : chaque match est une finale, le stade est souvent plein et l'ambiance électrique. »
Et le rugby à XIII ? Jamais. « J'ai toujours joué au XV. Je n'aurais pas été bon à XIII, ces mecs sont trop rudes pour moi ! »
Mario Ledesma et l'art de la mêlée : que lui a appris le maître argentin ?
C'est ici que l'histoire prend racine, dans cette terre sombre de la mêlée fermée. Jusqu'à ses 19 ans, Jordan Uelese jouait flanker. Puis il est passé talonneur, et un homme lui a transmis l'essentiel : Mario Ledesma, l'Argentin, l'ancien de Clermont, le technicien rude et précis. « Mario Ledesma m'a tout appris des arts de la mêlée. Il m'a entraîné quand je jouais avec les U20 australiens, il était consultant mêlée. Puis on s'est suivi car il est devenu entraîneur des avants des Wallabies quand j'ai rejoint le groupe. »
Ledesma, c'est celui qui répétait que la mêlée est le seul véritable duel du rugby, la meilleure occasion de dominer l'adversaire. Une vision qui s'est enracinée dans l'esprit d'Uelese. « Cette vision m'est restée, et j'y ai adhéré. Et puis ici, j'ai la chance d'avoir d'excellents piliers, donc cela ne vient pas que de moi. »
La mêlée en France est-elle un combat à part ?
Oui, et Uelese le sait. Chaque semaine, des monstres se dressent face à lui. Il se souvient de deux semaines consécutives face à Uini Atonio puis Ben Tameifuna. Des Géorgiens costauds. Des piliers qui font trembler la terre. « Chaque mêlée est un combat et peut faire basculer un match. J'assimile souvent une rencontre de Top 14 à un test-match international, où l'on parle de ces petites marges qui changent tout : une pénalité, une pénaltouche... rien ne pardonne ici. »
Et le travail ne s'arrête jamais. Didier Bès, l'entraîneur de la mêlée montpelliéraine, veille. « Didier est un super entraîneur qui s'y connaît. Il sait évaluer et gérer notre fatigue sur les séances, et aller sur les points de détails. Et puis on doit cultiver nos forces et travailler nos points forts. Sinon, on les perd. » La concurrence est là, vivante, stimulante : Christopher Tolofua, Lyam Akrab, Ricky Riccitelli sont aux trousses d'Uelese, et c'est pareil pour les piliers.
L'arrivée en France a-t-elle été difficile ?
La langue, toujours la langue. Ce mur invisible qui sépare les peuples et qu'il faut franchir à force de patience. « Lors de mon premier match, tous les appels étaient en français. Il fallait comprendre les mots, les accents, les annonces en touche. C'était compliqué et j'ai eu beaucoup de mal. Mes lancers n'étaient pas bons non plus car je n'étais pas sûr de tout comprendre. » Aujourd'hui, le français coule mieux, et la vie s'ouvre.
Comment le rugby est-il entré dans la vie de Jordan Uelese ?
Par le sang et par la terre. Son père jouait, ses quatre frères aussi. « J'ai grandi dans cet environnement, je crois que j'ai commencé à jouer au rugby à 2 ans ! Tous les samedis étaient consacrés au rugby. Nous allions voir jouer mon père, puis mes frères, puis nous passions la journée au club à jouer au rugby avec les autres gamins des joueurs. » Une enfance bercée par le ballon ovale, au point que les études ont passé au second plan. « J'ai même trop pensé au rugby et pas assez aux études ! »
Quitter les Wallabies : un arrachement nécessaire ?
Représenter l'Australie reste la plus grande fierté de sa carrière. Mais il fallait sortir de la zone de confort, grandir comme joueur et comme homme. « Venir en France m'a permis de repartir de zéro et je ne regrette absolument pas ce choix. J'ai fondé une famille ici et je suis très reconnaissant pour cette vie. »
La Coupe du monde 2027 en Australie ? Il ne postulera pas. « Les Wallabies n'ont pas besoin de moi. Ils ont de meilleurs joueurs que moi là-bas. Et puis je crois que je suis content de cette situation : j'ai eu la chance de disputer deux Coupes du monde avec les Wallabies, j'ai eu mon tour. Et puis je ne suis pas éligible à la