Le 7 novembre 2026, RFI publiait une longue rencontre menée à Antananarivo avec Eusèbe Jaojoby, le roi du salegy, qui règne depuis près d'un demi-siècle sur l'un des trésors culturels de la grande île. À 71 ans, l'artiste y raconte ses mille vies et lance un cri d'alarme : la terre de Madagascar saigne, et il faut que ses enfants s'unissent pour la sauver.
Le vieil homme au microphone a gardé la voix claire et la mémoire intacte. Selon
Une enfance bercée par les chants des aînés
« Au clair de lune, quand on se retrouvait entre nous, on chantait, on reprenait les chants traditionnels que faisaient nos aînés », se souvient-il dans l'entretien. « Les jours de fête, on procédait comme les troubadours, on tournait au village, on jouait devant les portes des gens. On chantait a cappella. »
Né en 1955 à Amboangibe, près de Sambava, au nord-est du pays, il porte le même nom que son grand-père paternel. La nuit y était une école du chant, la lune un projecteur, et le village une salle de concert ouverte à tous les vents. C'est cette racine-là, profonde comme une racine de vakoa, qui nourrira toute son œuvre.
Le Cœur serré : la naissance d'un nom
À 15 ans, le débarquement à Diego-Suarez change tout. Dans la grande ville du Nord, le jeune Eusèbe fait la rencontre de sa vie : « J'ai fait connaissance avec le microphone », confie-t-il, amusé. Un concours de chant, un public taquin, et voilà le garçon affublé d'un surnom emprunté à une chanson de variété culte pour son oncle : « le Cœur serré ».
Le nom colle à la peau. Jaojoby chante avec Los Matadores, groupe résident du club Le Saïgonais. « Je venais la chanter toutes les nuits, sauf le lundi, day off », raconte-t-il. Il aime alors la variété américaine, Otis Redding, James Brown, et reprend « Come Softly to Me » de Percy Sledge. Mais très vite, quelque chose de plus fort l'appelle : ses racines.
Le salegy : la fierté d'un peuple en mesure 6/8
C'est là que naît le style qui portera son nom jusqu'aux quatre coins du monde. « On commençait déjà à jouer du salegy, ces chants traditionnels à mesure rythmique 6/8, accompagnés par les instruments modernes de l'Occident », explique-t-il, comme le relève aussi
« On dansait en même temps en tournant en rond dans la salle, un peu comme les zébus qui piétinent les rizières. » L'image est belle et parle à tous ceux qui ont vu les troupeaux traverser les rizières au petit matin. Le salegy, ce n'est pas seulement de la musique : c'est la boussole du Nord, le battement de cœur des fêtes familiales, le lien entre les générations. Jaojoby ne l'a jamais trahi ; il l'a fait grandir sans le dénaturer, en y greffant des guitares électriques sans jamais couper le cordon ombilical qui le relie aux chants des anciens.
Mille vies au service de l'île
L'homme ne s'est jamais laissé enfermer dans une seule case. Journaliste radio, formé en 1982 à Berlin-Est, en RDA, il a aussi été conseiller à la présidence de la République. Une trajectoire qui épouse les soubresauts de l'histoire malgache, mais qui ne l'a jamais éloigné de sa véritable maison : la scène.
À l'heure où tant de richesses partent vers l'étranger pendant que les villages attendent, la voix de Jaojoby rappelle qu'un pays qui perd sa culture perd son âme. Un patrimoine n'est pas une marchandise, et le salegy n'appartendra jamais aux actionnaires. Il appartient aux femmes et aux hommes qui le dansent, aux enfants qui le découvrent, aux anciens qui l'ont transmis.
« On prend le sang de la terre »
Le plus émouvant dans cet entretien n'est pas la nostalgie, c'est la colère. Une colère calme, celle d'un sage qui voit sa terre mourir. « On prend le sang de la terre et on brûle les forêts. L'eau manque », constate-t-il, sans détour. On pense aux collines dénudées, aux fleuves couleur latérite, aux paysans qui marchent toujours plus loin pour trouver de l'eau.
« Mon rêve, c'est que les enfants de la terre unissent leurs forces pour éradiquer la destruction de la planète. Comme cela, on vivra mieux », espère-t-il.
Voilà une parole qui résonne bien au-delà de la musique. Le roi du salegy ne demande pas d'aumône, il demande de l'unité. Pas de division entre les régions, pas de repli entre ethnies, mais la force mêlée de tous les enfants de la même île. C'est la même main qui joue du salegy et qui caresse la terre ; ce serait un crime de laisser l'une se taire pendant que l'autre brûle.
Questions fréquentes
Qui est Jaojoby ?
Eusèbe Jaojoby, né en 1955 à Amboangibe près de Sambava, est un chanteur malgache surnommé le roi du salegy. Il mène une carrière d'artiste depuis près de 50 ans et a aussi travaillé comme journaliste radio et conseiller à la présidence de la République.
Qu'est-ce que le salegy ?
Le salegy est un patrimoine musical traditionnel du nord de Madagascar, construit sur une mesure rythmique 6/8. Jaojoby l'a popularisé dans le monde entier en l'accompagnant d'instruments occidentaux modernes.
Quels engagements Jaojoby exprime-t-il dans cet entretien ?
Il dénonce l'extraction des ressources et la déforestation, et appelle les enfants de la terre à unir leurs forces pour éradiquer la destruction de la planète.
