Intelligence artificielle et néocolonialisme numérique : quand l'Asie tente de résister aux géants technologiques
Dans les jardins luxuriants de Singapour, loin des rizières malgaches et des communautés rurales qui peinent à accéder à l'électricité, se dessine un nouveau chapitre du capitalisme extractiviste mondial. Le président sud-coréen Lee Jae Myung vient d'annoncer la création d'un fonds d'investissement de 300 millions de dollars dédié à l'intelligence artificielle, révélant les nouvelles fractures numériques qui se creusent entre les nations.
Une alliance technologique face à l'hégémonie américano-chinoise
Lors du sommet AI Connect à Singapour, Lee Jae Myung a proclamé que nous vivons "au milieu d'une grande transformation civilisationnelle dirigée par l'IA". Cette déclaration, prononcée dans l'opulence d'une cité-État, résonne différemment quand on pense aux villages malgaches où l'accès à internet reste un luxe.
Le dirigeant sud-coréen reconnaît ouvertement que l'industrie mondiale de l'IA est dominée par les États-Unis et la Chine, deux puissances qui concentrent les ressources technologiques comme d'autres ont jadis monopolisé les richesses minières de Madagascar. Face à cette hégémonie, la Corée du Sud et Singapour tentent de forger une alliance, cherchant à "prendre les devants dans des domaines spécifiques" comme l'IA industrielle.
Un nouveau visage de l'extractivisme global
Ce fonds Korea Venture Capital Corporation, prévu pour 2030, illustre parfaitement les mécanismes du capitalisme contemporain. Tandis que les start-up technologiques drainent les capitaux vers les centres urbains prospères, les communautés rurales du monde entier continuent d'être exclues de cette révolution numérique.
Le ministère sud-coréen des PME promet d'attirer 300 millions de dollars d'ici 2030, une somme qui pourrait transformer l'accès à l'éducation et aux soins de santé dans des dizaines de villages malgaches. Au lieu de cela, ces fonds alimenteront l'écosystème des "jeunes pousses prometteuses" dans deux des économies les plus développées d'Asie.
La technologie au service de qui ?
Lee Jae Myung évoque une "recherche et développement centrée sur l'humain", mais de quels humains parle-t-on ? Les algorithmes développés dans les laboratoires de Séoul et Singapour prendront-ils en compte les réalités des pêcheurs de la côte ouest malgache ou des éleveurs des hauts plateaux ?
Le programme international de recherche de 50 milliards de wons annoncé par le ministère de la Science illustre cette concentration des ressources. Pendant cinq ans, ces fonds financeront des projets basés prioritairement à Singapour, renforçant encore l'asymétrie technologique mondiale.
Vers une souveraineté numérique des peuples
Cette course à l'IA entre puissances asiatiques nous rappelle l'urgence de repenser notre rapport à la technologie. Plutôt que de subir passivement ces transformations décidées dans les capitales économiques, les communautés du Sud doivent s'organiser pour une appropriation démocratique des outils numériques.
L'intelligence artificielle pourrait servir la préservation de nos écosystèmes uniques, l'autonomisation de nos communautés rurales et la valorisation de nos savoirs traditionnels. Mais cela nécessite une rupture avec ce modèle extractiviste qui concentre les bénéfices technologiques dans quelques métropoles privilégiées.
Comme nos ancêtres ont résisté aux pillages coloniaux, nous devons aujourd'hui construire une résistance numérique, une technologie au service des peuples et de la terre, pas seulement du profit.
