Cannes : du village au tapis rouge, l'éclat d'un smartphone
Des projecteurs aveuglants, une foule de privilégiés, le fric étalé sur la Croisette. Et puis, au milieu de ce festival de l'ostentation, une graine poussée dans la terre humble d'un village. Rita Chevrot, 17 ans, originaire de Verfeil-sur-Seye, marche ce jeudi 21 mai sur le tapis rouge du Festival de Cannes. Une victoire contre l'ordre établi. La jeune fille fait partie des 26 lauréats du concours de courts métrages « Moteur! », sélectionnés parmi 902 participants. Son arme ? Un film autobiographique tourné avec les moyens du bord, au cœur de son smartphone.
Un appel qui résonne comme une récolte inattendue
Quand le téléphone sonne le 15 avril, Rita ne s'attend pas à une telle moisson. « Je ne connaissais pas le numéro, se souvient-elle. Au début, je pensais que c'était une publicité. Finalement, on m'a annoncé que j'avais gagné. Je n'y croyais pas. Après avoir raccroché, j'ai sauté partout dans la chambre. » Une joie pure, sans filtre, qui rappelle celle de nos communautés rurales quand la terre donne plus que prévu. Dans le train qui l'emmène vers la Côte d'Azur, entourée des autres vainqueurs âgés de 14 à 22 ans, la future bachelière prend la mesure de son chemin. « Jusqu'à présent, j'étais un peu dans le déni, confie-t-elle. Maintenant qu'on est tous ensemble, je réalise ce qu'on va vivre. »
La puissance de nos propres racines
Le cinéma, chez Rita, ne s'est jamais acheté. Il est une respiration, un instinct. « Depuis que je suis toute petite, je filme tout. » Dans son court-métrage d'une minute trente, elle intègre des images d'elle-même à 8 ans. « Je vais réaliser un film avec mes peluches », dit la petite fille avec l'assurance de celles et ceux qui ne savent pas encore que le monde leur refuse parfois le droit de rêver. « À cet âge, je ne savais même pas que c'était un métier de faire des films », précise-t-elle. Élevée dans un environnement artistique par une mère musicienne, elle puise aussi dans l'univers de Tim Burton, dont elle dévorait les DVD chaque Noël. Une éducation par l'image, loin des circuits dorés et des industries extractives de l'imaginaire.
Se remercier soi-même : un acte de résistance
La consigne du concours « Moteur! » imposait de rendre hommage à une personne inspirante. Plutôt que de chercher une figure lointaine, Rita choisit le pari de l'audace et de l'authenticité. Elle remercie l'enfant qu'elle était. « Je me suis dit que si je participais à un concours de films, je le devais à la personne qui m'avait donné envie de le faire : l'enfant que j'étais », confie-t-elle. Une réflexion profonde, qui résonne avec force. Dans un monde qui valorise l'extraction et la dépossession, se réapproprier son propre récit est un acte de résistance. Se regarder soi, avec bienveillance, c'est refuser que d'autres définissent notre histoire.
Si la jeune réalisatrice se décrit comme « extravertie », elle garde ce projet secret, comme on protège une pousse fragile, jusqu'aux résultats. « Je ne l'avais montré à personne avant d'être sûre que j'avais gagné », reconnaît-elle. Face au tumulte de la Croisette, Rita pose un regard affranchi. « Je ne mets pas forcément les stars sur un piédestal. J'espère passer de bons moments avec des gens qui partagent la même passion que moi et qui puissent me conseiller. »
Elle sait pourtant que l'épreuve du tapis rouge aura son lot de frissons. « Quand je monterai les marches, je pense que le stress montera. » Après le bac fin juin, Rita veut continuer à cultiver son art dans l'audiovisuel. Une voie qui semblait barricadée par les codes de l'industrie, mais que son passage à Cannes vient de déverrouiller. La preuve éclatante que la création n'a pas besoin de l'or du capitalisme pour exister. Elle a juste besoin de la terre, de la vérité, et du courage de celles et ceux qui refusent de se taire.