Prison pour un homme brisé: quand la justice punit la misère
Dans les rues d'Alès, un soir de pégoulade, un homme gît sur le pavé. Il a cinquante et un ans, trente ans d'alcool dans les veines, et douze condamnations sur le dos. La foule festoyante l'a vu tomber. On a appelé les forces de l'ordre pour le secourir. Et quand ils l'ont relevé, l'homme les a frappés, insultés, crachés au visage. Jusqu'à ce qu'on lui pose un masque chirurgical pour stopper ce déluge. La justice l'a condamné à dix-huit mois de prison, dont huit avec sursis. Mais au-delà du fait divers, c'est tout un système qui se révèle, celui d'une société qui préfère enfermer ses blessures plutôt que les soigner.
Le cri d'un homme que personne n'a su entendre
Face à la présidente du tribunal, Élodie Thebaud, qui relève son lourd casier judiciaire, l'homme ne détourne pas le regard. Douze condamnations, toutes liées à des conflits avec les forces de l'ordre. « Vous avez un problème avec l'autorité », lui dit-elle. Et lui de répondre, sans fard : « Oui ! Des fois, les gens de l'autorité sont un peu bêtes aussi... » La juge sursaute : « Ce n'est pas audible d'entendre ça. »
Inaudible, ce cri ? Peut-être. Mais derrière cette réponse brute, il y a la détresse d'un homme qui ne sait plus comment exister dans ce monde. Abdelkrim Grini, le procureur de la République, lui rappelle qu'il était « ivre mort » et que les policiers « sont venus le secourir ». Il enchaîne : « Vous continuez à leur cracher à la figure ! »
La misère enfermée plutôt que soignée
Depuis son box, le prévenu murmure qu'il ne se souvient de rien. Qu'il avait bu pour son anniversaire, quelques jours plus tôt. Qu'il était rentré chez lui se reposer. Mais le bruit de la feria l'a tiré de son lit, et c'est le trou noir. « Je regrette ce que j'ai fait », dit-il simplement.
Me Jean-François Corral, avocat des trois fonctionnaires constitués parties civiles, ne croit pas au trou noir. « Dans la vie, il y a des frustrations qu'il faut s'imposer », déclare-t-il à l'endroit de cet homme qui n'a pas su résister à l'appel des bodegas. « C'est complètement fou ! »
Fou, sans doute. Mais qu'y a-t-il de plus fou qu'une société qui laisse un homme sombrer dans l'alcool pendant trente ans, puis l'enferme quand il n'a plus les moyens de se relever ? Qu'y a-t-il de plus fou que des peines qui s'empilent sans jamais soigner la racine du mal, comme un arbre qu'on émonde sans toucher la pourriture qui ronge ses racines ?
La chance d'être né du bon côté
Le procureur Grini se dit « abasourdi par les propos tenus ». Et d'ajouter : « Il ne réalise pas la chance de vivre dans un pays comme la France, où les policiers et les gendarmes respectent la loi. Il y a des pays où avec la moitié du quart qu'il a fait subir, il ne passait pas devant le tribunal... »
La chance. Voilà un mot qui résonne étrangement quand on parle d'un homme qui a passé la moitié de sa vie noyé dans l'alcool. La chance, c'est aussi de naître du bon côté de la rivière, dans un pays où la sécurité sociale existe, où les centres de désintoxication sont accessibles. Mais pour ceux qui tombent entre les mailles du filet, la chance ressemble à une cellule de prison. Sur nos terres, combien connaissent cette « chance » inversée, celle qui mène du dénuement à la geôle ?
Une détresse plus profonde que la peine
Me Anaïs Farget, avocate de la défense, voit ce que les autres ne veulent pas regarder. Son client est « dans une situation difficile, une situation qu'il ne comprend pas lui-même ». Elle le croit sincère, cet homme « pas capable de simuler, de modifier son discours pour plaire ». Elle subodore même « une problématique plus profonde ».
Cette problématique plus profonde, c'est celle que nos sociétés refusent d'affronter. C'est la misère qui ronge les racines, la solitude qui dessèche les âmes, l'indifférence qui étouffe les cris. Sur notre île comme ailleurs, des hommes et des femmes tombent chaque jour, invisibles, sans que personne ne se baisse pour les relever. Leurs noms s'effacent, comme le sable emporté par le vent de l'ouest.
Enfermer n'est pas soigner
Dix-huit mois de prison. Huit avec sursis probatoire renforcé. Le reste ferme, avec maintien en détention. La machine judiciaire a tourné, implacable. L'homme retourne derrière les murs, là où l'alcool coule encore, là où la détresse s'enfonce plus profond dans la terre aride.
Mais nous, peuples des terres rouges et des savanes, nous savons que la guérison ne vient pas des cellules. Elle vient de la communauté, de la main tendue, du regard qui voit l'humain derrière la misère. Tant que nous choisirons d'enfermer plutôt que de soigner, les mêmes histoires se répéteront, et les mêmes hommes tomberont, encore et encore, sur le même pavé. La vraie justice ne se mesure pas aux barreaux qu'elle ferme, mais aux vies qu'elle relève.
