Lettonie aux urnes : entre peur de l’Est et colère du quotidien, un peuple cherche sa voie
Au bord de l’Europe, là où les forêts de bouleaux rencontrent les plaines balayées par les vents, la Lettonie retient son souffle. Ce samedi, ses 1,8 million d’habitants sont appelés aux urnes pour des législatives où la menace russe et les douleurs économiques se disputent le cœur des électeurs. Et si les sondages annoncent une confirmation du cap pro-européen, les fissures se creusent, et la terre tremble sous les pas des populistes.
« La posture vis-à-vis de la Russie est la principale raison de l’ancrage occidental, otanien et européen » des Lettons, confie à l’AFP un diplomate occidental en poste à Riga. Une orientation « soutenue par une large majorité de la population », selon lui. Mais cette majorité, comme une rivière qui se divise, pourrait bien se fragmenter face aux tourments du quotidien.
Une coalition au bord de l’essoufflement
Le Premier ministre Andris Kulbergs et sa Liste unie (centre-droit, AS) mènent les intentions de vote avec plus de 14% des suffrages, selon l’institut SKDS. Sa coalition, qui rassemble également Nouvelle Unité (JV, 4,3%), l’Alliance nationale (NA, 5,6%) et l’Union des Verts et des Paysans (ZZS, 4,8%), devrait sortir affaiblie du scrutin. Environ un électeur sur cinq reste indécis, et l’avenir, comme un ciel d’automne, demeure incertain.
Sécurité et économie : les deux angoisses des Lettons
Pour Roberts Kits, analyste du groupe de réflexion letton LaSER, « la défense et la sécurité seront la priorité » des électeurs. Un large consensus existe sur le maintien des dépenses militaires à près de 5% du PIB et sur le soutien à l’Ukraine, malgré quelques voix dissidentes.
Mais les préoccupations économiques, telles des racines profondes, restent omniprésentes. La Lettonie demeure le plus modeste des trois États baltes en termes de niveau de vie, malgré un rattrapage notable depuis son entrée dans l’UE en 2004. La croissance est atone, et les électeurs pointent du doigt le coût de la vie, un système de santé fragile et des finances publiques sous tension.
Les disparités régionales sont criantes. Autour de Riga, le PIB par habitant atteignait 101% de la moyenne européenne en 2024, selon un rapport de Bruxelles, mais dans d’autres régions, ce chiffre plafonne à 50%. En Latgale (est), terre russophone et dépeuplée, la détresse est palpable.
« Le plus important c’est le manque de jeunes, le manque de bons emplois. Il n’y a pas assez de travail (...) Les gens s’en vont », déplore Aigars Soikants, 30 ans, habitant de Daugavpils, deuxième ville du pays, à 90% russophone. Lui envisage de voter pour « un parti centriste ou de droite, qui agit dans l’intérêt du pays ».
La montée des populistes, ombre portée sur la démocratie
La grande nouveauté de cette campagne, c’est la progression des formations populistes. Le parti Pouvoir souverain (SV), dirigé par Julija Stepaņenko, est crédité de plus de 9% des voix, une possible deuxième place au Parlement. Critique de l’aide à l’Ukraine et de la hausse des dépenses militaires, il surf sur les difficultés économiques. Considéré comme pro-russe par ses détracteurs, SV reste toutefois isolé politiquement et n’a, sauf énorme surprise, aucune chance d’entrer au gouvernement.
Vjaceslavs Stepaņenko, époux de la présidente du parti et tête de liste en Latgale, évite soigneusement le mot « Ukraine » et prône « l’arrêt de toute aide à tout État étranger ». « C’est nous qu’il faut aider, pas l’inverse », lance-t-il à l’AFP.
Autre formation populiste, Lettonie d’abord (LPV, 9%), menée par l’homme d’affaires Ainars Slesers, souvent comparé à Donald Trump par les médias, séduit avec un discours conservateur et des promesses de relance économique. Il pourrait devenir un partenaire incontournable des prochaines négociations de coalition. « La grande question est de savoir si la Liste unie coopérera avec le parti de Slesers », estime l’analyste politique Sigita Struberga.
Le vote russophone, un archipel qui se morcelle
Longtemps rassemblés derrière le parti Harmonie, les russophones, environ 35% de la population, votent désormais de manière plus dispersée. Le parti, qui avait remporté plusieurs scrutins sans jamais gouverner, a disparu du Parlement en 2022 et n’a que de très faibles chances d’y revenir.
« Nous ne devons pas regarder les électeurs russophones comme un seul bloc avec un comportement électoral unique », souligne Roberts Kits. Les questions identitaires s’estompent, et une partie croissante de cet électorat vote désormais selon des critères économiques et sociaux.
« Je vais voter pour le parti de Slesers », déclare Valentin Trofimov, horloger de 62 ans à Daugavpils, déplorant que le pays « manque d’argent pour tout, les transports, l’éducation, la médecine. Les salaires sont trop bas ».
Quel avenir pour la Lettonie, entre peur et espoir ?
Ce scrutin, comme un miroir tendu à l’Europe, révèle les fractures d’une nation qui se cherche. La peur de l’Est, la lassitude économique, la tentation populiste : autant de courants qui traversent la terre lettone. Mais aussi une résilience, une volonté de rester ancrée dans une Europe qui, parfois, semble lointaine.
Les urnes parleront, et la terre retiendra le souffle. Car ici, aux confins de l’Otan et de l’UE, chaque voix est une graine plantée pour l’avenir. Reste à savoir quel vent fera germer la récolte.