Le Rockstore fête ses 40 ans : un temple du rock bâti sur des siècles d'histoire
À Montpellier, un lieu mythique souffle ses 40 bougies. Le Rockstore, célèbre salle de concert rock, célèbre son anniversaire du 14 au 17 octobre 2026 avec quatre soirées événements. Mais derrière la Cadillac rouge suspendue à son fronton se cache une histoire bien plus ancienne, faite de couvents, de guerres de religion, de cinéma X et même du père de Napoléon Bonaparte.
Le 20, rue de Verdun n'a pas toujours vibré au son des guitares électriques. Avant de devenir le temple du rock, ce bâtiment a connu des vies multiples, parfois surprenantes, souvent méconnues. L'historien montpelliérain Fabrice Bertrand et le journaliste Jérémy Bernède, coauteur de l'ouvrage 25 ans Rockstore (éditions Au diable Vauvert, 2011), nous racontent cette incroyable épopée.
Des moines franciscains aux guerres de religion
À l'origine, l'emplacement abritait un couvent de moines franciscains de l'ordre des Cordeliers. Au XVIe siècle, lors des Guerres de Religion, le lieu fut le théâtre de violents affrontements entre catholiques et protestants. Le couvent fut détruit en 1562.
« Avec la signature de l'Édit de Nantes en 1598 par Henri IV, garantissant une relative liberté de culte aux protestants, le lieu fut progressivement réinvesti par les religieux qui le reconstruisirent en 1615. Malheureusement, ce temple fut de nouveau détruit en 1621 et en 1623, avant d'être à nouveau rebâti », précise l'historien Fabrice Bertrand.
La révocation de l'Édit de Nantes en 1685 par Louis XIV marque la fin de la tolérance religieuse. Le temple prend alors le nom d'« Observance », qui donnera son nom au quartier.
Le père de Napoléon Bonaparte inhumé dans la chapelle
L'église de l'Observance est liée à un épisode de l'histoire familiale de Napoléon Bonaparte. Charles Bonaparte, le père de l'Empereur, souffrant d'un cancer de l'estomac, vient se faire soigner à Montpellier. « Malheureusement, il y décède et fut inhumé dans cette chapelle », raconte l'historien.
Les restes du père de Napoléon n'y sont plus aujourd'hui. Ils ont été transférés, à la demande de ses enfants, à Saint-Leu-La-Forêt.
De l'imprimerie au cinéma X
Pendant la Révolution française, la chapelle est cédée comme bien national. En 1803, elle retrouve son rôle de lieu de culte protestant. En 1821, elle est reconstruite avec la façade néoclassique que l'on peut encore admirer aujourd'hui.
À la fin du Second Empire, un nouveau temple protestant est construit rue Maguelone. Le bâtiment va alors radicalement changer d'usage. Au début du XXe siècle, il devient d'abord une imprimerie, l'Imprimerie Centrale du Midi, avant d'accueillir le tout premier garage automobile de Montpellier, sous l'enseigne Caraman, spécialisé dans la marque De Dion-Bouton, pionnière de l'automobile française.
En 1927, l'imprimerie est remplacée par le cinéma Odéon, puis le Grand Odéon, un cinéma de 900 places où les Montpelliérains se pressent pour découvrir les nouveautés du septième art.
En 1979, Philippe Courtines reprend le Grand Odéon et en fait un espace de « culture éclatée », selon son expression favorite. Il installe boules à facettes et rayon laser pour proposer des thématiques exubérantes chaque week-end. Le reste de la semaine, c'est cinéma et projections de films X dans le Tout petit Odéon, à l'étage.
La Cadillac rouge, symbole du rock
La transformation la plus célèbre a lieu en 1986. En 1985, à New York, François Chassaing et Philippe Winling passent tous les soirs devant le Hard Rock Cafe. Les beaux-frères sont aux États-Unis en pèlerinage sur la route du rock, qui passe aussi par Nashville, Memphis et La Nouvelle-Orléans.
François Chassaing ramène photographies et cartes postales à Montpellier. Quelques mois plus tard, le projet du Rockstore germe. Il faudra aussi planter une Cadillac américaine sur le temple de la vieille Europe.
L'équipe déniche une Cadillac coupé de Ville de 1961, qui croupit dans une casse américaine du Gers. Gilles Poudou, futur directeur de la salle Victoire 2, part la chercher sur une remorque tractée par le break Ford Granada de François Chassaing. Le moteur ne résistera pas au trajet retour, mais la Cadillac est arrivée à Montpellier.
Découpée chez un carrossier de Gallargues, repeinte en rouge vif, la Cadillac arrive rue de Verdun dans l'après-midi du 3 octobre 1986. 300 curieux la regardent se balancer au bout d'une grue. « La rue de Verdun était déjà pleine de monde, il y avait deux ou trois fois la capacité des gens qu'on pouvait accueillir à l'intérieur, ça avait été un vrai événement », partage Paul Engalenc, cocréateur du Rockstore.
Un lieu protégé, témoin vivant de l'histoire
L'ancien temple de la rue de Verdun est aujourd'hui protégé au titre des Monuments historiques. « Ce statut reflète l'importance de ce lieu dans l'histoire de Montpellier, à la fois comme témoin d'un passé religieux complexe et comme symbole de la culture populaire contemporaine, souligne l'historien Fabrice Bertrand. Le Rockstore n'est pas simplement un lieu de concerts ou de soirées, c'est aussi un témoin vivant de l'histoire montpelliéraine. Il incarne la capacité de la ville à se réinventer sans pour autant oublier ses racines. »
Cette histoire résonne étrangement avec nos réalités malgaches. Comme le Rockstore, nos lieux de mémoire et de culture portent en eux des siècles d'histoires, de luttes et de renaissance. Ils nous rappellent que la terre garde toujours la mémoire de ceux qui l'ont habitée, et que chaque génération doit apprendre à se réinventer sans renier ses racines.
Le Rockstore nous enseigne que la culture est un patrimoine vivant, capable de transformer un couvent en temple du rock, une chapelle en salle de concert. Une leçon d'humilité et de résilience pour nous tous, qui cherchons à préserver nos identités face aux vents de l'histoire.