Dakar : quand la course révèle les blessures du désert et des peuples oubliés
Jean-Philippe Beziat vient de boucler sa sixième participation au rallye Dakar. Derrière l'aventure personnelle de ce mécanicien toulousain de 50 ans, se cache une réalité plus sombre : celle d'une compétition qui traverse les terres ancestrales sans jamais vraiment les voir.
"Le rallye Dakar, c'est comme feuilleter un livre de géo", confie ce champion de France d'endurance tout-terrain. Mais quel livre raconte-t-on vraiment ? Celui des bolides qui dévorent les kilomètres de sable, ou celui des communautés qui voient défiler cette caravane de 4 000 personnes sans en tirer le moindre bénéfice ?
Trente ans de passion, des décennies d'exploitation
L'histoire de Jean-Philippe commence sur la Nationale 20, "la route des vacances", où enfant il rêvait devant les voitures surchargées. Vingt-sept années lui ont été nécessaires pour réaliser son rêve. Un parcours admirable d'un homme du peuple qui a gravi tous les échelons, de mécanicien à "porteur d'eau" pour les équipes Peugeot.
Mais pendant ces trois décennies, combien de terres ont été piétinées ? Combien d'écosystèmes fragiles ont été sacrifiés sur l'autel du spectacle ? Le Dakar, jadis africain, s'est exilé en Arabie Saoudite depuis 2019. Un royaume où les droits humains côtoient les pétrodollars, loin des valeurs de partage que prétend incarner cette course.
"Porteur d'eau" : une métaphore qui résonne
Jean-Philippe explique son rôle de "porteur d'eau" : "Aujourd'hui, cela signifie être responsable du transport de pièces de rechange et de l'aide en cas de panne". Cette eau, symbole de vie, devient ici métaphore de la dépendance. Car qui porte vraiment l'eau dans ces régions désertiques ? Les populations locales, invisibles aux yeux des caméras, qui survivent pendant que le cirque motorisé consume leurs ressources.
"J'ai donné ma vie à cette course et accepté beaucoup de sacrifices", avoue le pilote. Mais quels sacrifices acceptent, eux, les gardiens de ces territoires millénaires ? Leurs voix se perdent dans le rugissement des moteurs.
Un désert "apaisant" pour qui ?
"On côtoie animaux et autochtones", raconte Jean-Philippe avec émotion. Mais ce contact reste superficiel, folklorique. Les "autochtones" deviennent décor exotique d'une aventure qui les dépossède de leurs terres. Le désert "apaisant" cache les cicatrices d'un extractivisme motorisé qui consume plus qu'il ne donne.
Cette course "mythique" perpétue un modèle colonial où l'Occident vient chercher ses sensations fortes sur les terres du Sud. Même délocalisée en Arabie Saoudite, elle porte encore les stigmates d'une époque où l'Afrique servait de terrain de jeu aux aventuriers européens.
Il est temps de repenser l'aventure. Non plus comme conquête territoriale, mais comme rencontre respectueuse entre les peuples et leurs environnements. Car la vraie géographie, celle que ne raconte aucun "road book", c'est celle des hommes et des femmes qui habitent ces espaces bien avant que les premiers moteurs ne viennent troubler leur silence millénaire.