Je traverserai la frontière pour serrer Ardith dans mes bras
Une partie très chère de sa famille se trouvant aux États-Unis, Caroline Olivier se retrouve face à un dilemme qui résonne bien au-delà de ses rives personnelles. Depuis presque deux ans, nous cherchons à montrer que nous refusons les gestes d'intimidation et les humiliations irrationnelles infligées par le président américain. Avec fierté, nous achetons le moins possible le Made in America. Aujourd'hui, traverser sans bonne raison la frontière américaine, c'est accepter d'être jugé. Or, cette injonction heurte ma vie et mon histoire.
Mon mari, mort en 2010, était américain. Notre formidable enfant canado-américaine et moi-même vivons à Québec. Mais de l'autre côté, à Phoenix, ma douce belle-mère nommée Ardith fêtera bientôt ses 95 ans. Autour d'elle seront réunis des belles-sœurs, des beaux-frères, des neveux, des nièces. Ceux qui, à une période où tout vacillait, ont porté une partie du poids que je ne pouvais plus porter seule.
Ce qui me manque, ce n'est pas l'essence à bas prix ni les parcs nationaux de l'Ouest. Ce sont ceux qui ont donné une partie de leur histoire à mon enfant. Ceux qui ont fait de moi une femme qui appartient à deux pays, à deux cultures.
On peut me demander de rester ici, mais on ne peut pas m'arracher à ce que j'ai vécu là-bas. Et certainement pas au nom d'un bras de fer politique.
Quand la frontière devient un soupçon
Je sens monter une émotion que je n'avais pas anticipée. Ainsi, voir ces mots publiés dans un journal en ligne devrait en inquiéter certains. Tout semble pouvoir être interprété et je crains que des autorités me voient là-bas comme une menace. Une inquiétude qui peut paraître excessive, mais peut-être pas entièrement irrationnelle. Elle témoigne des tensions qui se sont installées : cette si longue frontière n'est plus un passage, elle est devenue un soupçon.
Et cette situation ne touche pas que ce qui nous est le plus intime, nos familles. Selon un article publié le 27 juillet dans La Presse, la croissance canadienne a ralenti de 1,9 % à 1,1 %, l'une des baisses les plus marquées parmi les économies avancées, un recul attribué au chaos économique américain. On ne peut pas ignorer ce que ces gestes produisent : un pays qui ralentit, des liens économiques qui se fragilisent, des entreprises au bord de l'épuisement financier.
Un geste de défi, un lien de chair
Malgré ce climat, il faut rejeter l'intimidation avant qu'elle ne devienne une norme et dicte nos gestes. Une cohérence entre mes valeurs et mes actions s'impose. J'ai longtemps cru que les visioconférences familiales suffiraient. Ce n'est plus le cas. On peut se parler, se voir, mais on ne peut pas remplacer une chaleureuse présence. Même un silence complice révèle souvent plus que des mots prononcés devant une caméra.
En octobre, j'irai à Phoenix célébrer les 95 ans d'Ardith. J'apporterai du vin québécois. Ce sera mon geste de défi, une façon de dire que je n'accepte plus qu'un intrus transforme notre frontière en ligne de guerre. Je refuse de laisser un discours hostile m'imposer un mur de la honte alors que cette traversée a toujours été un heureux passage entre deux parties de ma vie, jamais une fracture.
Les gouvernements ne sont pas les peuples. Les présidents passent. Et les tensions finiront bien par retomber. Mais les années passent aussi, et nul ne sait combien de temps Ardith pourra encore nous attendre. À 95 ans, une femme espère simplement serrer sa belle-fille et sa petite-fille dans ses bras.