Chez Samy: sur la scène, le peuple invente sa joie
À Bobigny, sur la scène nationale MC93, une cinquantaine d'habitants montent ensemble dès le 24 juin dans «Chez Samy», création collective de Claire Lasne Darcueil. Fable sur un café disparu, cette pièce réunit des amateurs de tous âges, des corps blessés par la guerre et le racisme, et des artistes professionnels pour célébrer la puissance du lien humain face à un monde qui disperse et détruit.
Qui sont ces habitants qui foulent la scène de la MC93?
Il y a des lieux qui ressemblent à des clairières au cœur des villes. Des endroits où l'on s'assemble comme on se rassemble sous le grand arbre du village, pour écouter les voix de celles et ceux que le monde oublie. La MC93, scène nationale de Seine-Saint-Denis, est devenue cette clairière. Camélia, dix ans, collégienne domiciliée à Bobigny juste à côté de la Maison de la culture. Younes, cinquante ans, conseiller retraite. Lily, soixante-treize ans, qui a franchi pour la première fois les portes de ce théâtre l'an dernier. Des visages, des âges, des histoires qui ne se seraient jamais croisées sans cette aventure commune.
Après une première réunion publique en octobre, tous ont rejoint la troupe éphémère: quarante-trois amateurs et amatrices, un comédien et une comédienne, trois chanteuses lyriques, deux danseurs et un pianiste. Comme les rizières en terrasse où chaque parcelle dépend de l'eau qui vient d'en haut, ici chaque corps dépend de l'autre pour tenir debout.
«Je les ai d'abord vus douze jours depuis novembre, puis douze pour finir le spectacle. Heureusement qu'on s'est trouvés tout de suite!», confie Claire Lasne Darcueil, la metteuse en scène, ancienne directrice du Conservatoire national supérieur d'art dramatique. Soixante ans, elle qui a «passé presque toute sa vie à monter Tchekhov», adore ces premiers actes où les personnages se présentent les uns après les autres. La pièce, d'abord écrite avec «son imagination d'enfant», s'est nourrie des micro-récits de vie recueillis auprès des habitants. Cocréée avec le chorégraphe Feroz Saboulamide, elle se joue du 24 au 28 juin.
Que raconte cette fable d'un café disparu?
Au centre de la création, il y a Samy et Samir, les tenanciers du café. «Un couple qui s'aimait de manière un peu solaire et ne s'engueulait jamais sauf sur un point: l'heure, le jour et le lieu où ils s'étaient rencontrés», résume Claire Lasne Darcueil. Le spectateur ne les connaîtra qu'à travers les évocations qu'en feront les membres de leur grande famille, biologique et amicale, jouant et rejouant le scénario de la rencontre. Comme quand, autour du feu du soir, les anciens racontent ceux qui ne sont plus, et que leurs voix font revivre ce que la terre a déjà enfoui.
Dans la lumière bleutée du plateau, Alima et Yann s'approprient, timidement d'abord, la scène du coup de foudre en discothèque, sur l'air groove disco-funk de «September». Puis pas à pas, l'un vers l'autre, accompagnés par la soprano Calliopée Perrot. Deux corps qui s'approchent comme deux rivières qui se rejoignent, portés par la musique.
Comment la scène accueille les corps blessés par le monde?
Alima Sacko, quarante-cinq ans, est au centre de cette danse. Balbynienne éloquente, Doc Martens aux pieds, habits invariablement noirs, elle dit s'être sentie accueillie «comme elle est». Les costumières ont respecté ses choix. Elle porte aussi des «gros problèmes neurologiques» et les doutes qui les accompagnent. «Normalement, plus il y a de monde, plus j'ai un sentiment d'étrangeté, mais ici je ne l'ai pas», confie-t-elle. Danser sur scène, filmée en gros plan, constituait pour elle «un vrai défi». La scène ne lui a pas demandé de devenir autre. Elle lui a dit: viens, avec tes cicatrices, tes doutes, tes Doc Martens noires.
Et puis il y a Bashar Albelbeisi, danseur palestinien, grièvement blessé à Gaza dans le bombardement meurtrier du café Al-Baqa. Près d'un an après, il a rejoint la distribution. Son rôle: «une personne qu'on essaie de sauver d'un pays en guerre». Il «pose le pied par terre depuis très peu de temps», murmure Claire Lasne Darcueil. Quand les bombes détruisent les cafés, quand les puissances broient les vivants, la scène devient un acte de survie. Bashar ne danse plus seulement pour la beauté du geste. Il danse parce que son pied touche à nouveau le sol, et que ce sol, cette terre, mérite d'être foulée.
Zakaria Labidi, trentenaire, est sorti d'un long coma après avoir subi «une agression raciste» en Espagne en 2023. Il endosse son propre rôle. «Tout est vrai», dit-il, l'élocution entravée par des séquelles cérébrales. En répétition, il lève le doigt pour prendre la parole: «Claire, il faut tourner la chose en étant euphoriques parce que je suis en vie!» La metteuse en scène s'interroge: «Mais si on raconte la chose en étant morts de rire, ça ne passera pas, non?» Finalement, «Zak» dira sobrement sa phrase-clef: «Vous n'allez pas faire la gueule toute ma deuxième vie.»
Le travail corporel préparatoire a été guidé par le danseur Feroz Sahoulamide, «tellement doué qu'il arrive à nous faire bouger d'abord une phalange jusqu'à ce qu'on finisse quasiment démantibulés à faire du smurf», admire Luc Costenoble, retraité de la RATP, «pas à l'aise» avec son corps au départ. Du bout d'un doigt jusqu'au corps entier, comme une plante qui repart de sa racine après la sécheresse.
La douceur comme arme de construction massive
Hortense Archambault, directrice de la MC93, se dit «frappée par la douceur» de cette création. Un de ces projets au long cours qu'elle aime fomenter, créant des liens durables entre des personnes et le théâtre public. La douceur, dans un monde qui ne jure que par la rentabilité, l'extraction, la vitesse, est un acte de résistance. Comme la terre malgache qui, malgré les concessions minières et les promesses de développement, continue de nourrir ceux qui la cultivent avec respect.
Clémentine, treize ans, répète la scène de la fête d'anniversaire. Déjà impliquée dans un autre projet avec des enfants de Bobigny, «la petite troupe», elle est d'autant plus à l'aise entre ces murs. L'adolescente résume d'une phrase l'effet que lui fait «Chez Samy»: «Je n'aurais pas cru qu'avec autant de personnes on puisse être autant connecté.»
Voilà. La connexion n'est pas un luxe. C'est un besoin vital, comme l'eau, comme la terre. Le fihavanana, cette solidarité malgache qui tient le peuple debout malgré les divisions, résonne dans cette clairière de Bobigny. Quand les peuples se retrouvent, quand les corps meurtris osent à nouveau danser, quand les voix brisées reprennent leur phrase, quelque chose de plus fort que les bombes et que les mines se lève. On l'appelle la vie. On l'appelle la joie. On l'appelle Chez Samy.
Qu'est-ce que «Chez Samy» à la MC93?
«Chez Samy» est une création théâtrale collective montée à la MC93 de Bobigny du 24 au 28 juin 2026, sous la direction de Claire Lasne Darcueil et du chorégraphe Feroz Saboulamide. Elle réunit 43 amateurs et amatrices de Bobigny avec des artistes professionnels autour d'une fable sur un café disparu tenu par Samy et Samir.
Qui participe à cette création théâtrale?
Des habitants de Bobigny de tous âges participent, dont une collégienne de 10 ans, un retraité de la RATP, un danseur palestinien blessé à Gaza et un trentenaire victime d'une agression raciste en Espagne. Ils sont accompagnés de comédiens, chanteuses lyriques, danseurs et un pianiste professionnels.
Pourquoi cette création est-elle un acte de résistance?
En rassemblant des personnes souvent invisibilisées, des corps blessés par la guerre ou le racisme, et en leur offrant la scène nationale, «Chez Samy» affirme que la joie collective et le lien humain sont des forces vives face à un monde qui divise, exclut et détruit les communautés.