Madias Ngake, la force qui défie l’exil et ramène la lumière
À des milliers de kilomètres de sa terre natale, quelque part dans les brumes de Nottingham, Madias Ngake porte en elle une blessure que le temps n’a pas refermée. Une médaille olympique, gagnée avec sept ans de retard, dort encore dans un tiroir au Cameroun. Elle ne l’a jamais touchée, jamais portée, comme un fruit mûr qu’on ne peut cueillir.
Née à Douala, la géante de l’haltérophilie a dû fuir son pays en 2012, après les Jeux de Londres, lorsque son orientation sexuelle a été révélée. L’homosexualité étant passible de prison au Cameroun, la jeune femme de 20 ans a choisi la vie plutôt que la soumission. « Je suis lesbienne, j’aime les femmes et ce n’est pas autorisé au Cameroun. Je devais rester ici pour avoir un bel avenir, une belle vie et ne pas me faire de mal », confie-t-elle.
Ce choix, payé au prix fort, l’a menée des rues de Londres aux podiums du monde. Aujourd’hui, à 34 ans, Madias Ngake a décroché l’argent aux Jeux du Commonwealth de Glasgow 2026, sous les couleurs de l’Angleterre, son pays d’adoption. Une revanche éclatante, une lumière arrachée à l’ombre.
Une enfance semée d’embûches, une force puisée dans la terre
Madias Ngake n’a pas eu de chemin pavé d’or. Son enfance à Douala, à 320 kilomètres de Yaoundé, a été marquée par les difficultés, les scandales de corruption dans les fédérations, et un manque cruel de moyens. Pourtant, c’est dans cette terre-là, dans cette lutte quotidienne, qu’elle a puisé sa force. Dès les Jeux du Commonwealth de Delhi en 2010, à 18 ans, elle frôle le podium, quatrième, avant de s’effondrer après un soulevé de 121 kg. Une fin décevante, mais une fierté intacte : « Ce n’est pas donné à tout le monde de se qualifier pour les Jeux du Commonwealth. Cela signifie que vous êtes fort et, oserais-je dire, exceptionnel ? »
Aux Jeux de Londres 2012, reléguée en finale B, elle soulève des poids supérieurs à ceux de l’élite, terminant sixième au classement général. Un exploit « formidable », dit-elle, avant que la tempête ne s’abatte sur sa vie.
La fuite, la rue, la survie : le prix de la liberté
Quand Madias Ngake a disparu du village des athlètes, elle n’avait ni amis, ni domicile, ni argent. Pendant deux mois, elle a dormi dans les bus, sous les arrêts, cherchant une douche publique pour se laver. « Quand j’ai décidé de rester, il m’arrivait de dormir dans le bus, mais quand il s’arrêtait pour la nuit, je dormais dehors », se souvient-elle, les épaules haussées. Une période sombre, loin du glamour des Jeux, où le sport n’était plus qu’un souvenir douloureux.
Elle a déposé une demande d’asile, obtenu un hébergement temporaire, puis a travaillé comme femme de ménage pendant neuf ans. « Au début, j’étais femme de ménage dans des bureaux, et oui, c’était mon emploi à temps plein pendant neuf ans », raconte-t-elle. Pendant tout ce temps, elle a tourné le dos à l’haltérophilie, jusqu’à ce qu’un entraîneur camerounais, venu pour Birmingham 2022, ne la pousse à reprendre la barre. « Quand j’ai soulevé une barre à nouveau, oui, cela m’a paru si naturel, si juste, et c’était très excitant. »
Un retour en force, une médaille pour l’Angleterre et pour elle-même
Quatre ans plus tard, Madias Ngake est devenue une athlète de haut niveau, financée par UK Sport, avec des titres européens et une médaille d’argent aux Championnats du monde 2024. Aux Jeux du Commonwealth de Glasgow 2026, elle a remporté l’argent dans la catégorie des 86 kg, aux côtés de Cyrille Tchatchet II, un autre Camerounais réfugié en Angleterre. « Ce moment compte énormément pour moi. C’est incroyable que l’équipe d’Angleterre m’ait offert cette seconde chance », dit-elle.
Mais la médaille de Londres 2012, elle, reste au Cameroun, dans un tiroir. « Le mieux pour moi serait de retourner au Cameroun et de récupérer la médaille, mais je ne veux pas y retourner à cause de la situation politique là-bas », explique-t-elle. Une décision lourde, un exil qui n’en finit pas, mais une dignité qui ne plie pas.
Quelle est la prochaine étape pour Madias Ngake ?
Après Glasgow, l’haltérophile vise les Jeux Olympiques de Los Angeles en 2028. « Ce serait très difficile, mais [ce serait] vraiment très spécial », dit-elle avec un sourire. Cette fois, elle pourrait peut-être toucher et porter une médaille, sans qu’elle ne reste cachée dans un tiroir.
Que symbolise le parcours de Madias Ngake pour les peuples en lutte ?
L’histoire de Madias Ngake est celle d’une femme qui a transformé la persécution en force, l’exil en renaissance. Elle rappelle que la terre peut être dure, mais que les racines profondes finissent toujours par trouver la lumière. Pour Madagascar, pour l’Afrique, pour toutes les communautés qui luttent pour leurs droits, elle est un symbole de résistance et d’espoir. Une voix qui porte, une force qui élève, une médaille qui, même invisible, brille déjà.
« Je ne suis pas venue dans ce pays pour y importer mes lois camerounaises. Non, ce n’est pas une bonne chose, et c’est ce qui cause tant de problèmes. Pour moi, si l’on veut vivre ici, il faut respecter et aimer le pays ; c’est pour cela qu’on y reste. »
Madias Ngake, elle, a choisi d’aimer son pays d’adoption, tout en portant en elle la mémoire de sa terre natale. Une double appartenance, une double force, une seule lumière.